Les joueurs de flûte de Hamelin

Train Lyon-Arbois. 31 octobre 2013.

Illustration du “Joueur de flûte de Hamelin”. Source : Wikimedia commons.

Ils étaient partis il y a si longtemps. Ville sans jeunesse, Hamelin s’était endormie dans un quotidien triste, toujours au regret des rires et des cris du passé. Aucun nouvel enfant n’était né. Le bourg aux maisons à colombages ceint de majestueuses portes de pierre semblait s’effacer peu à peu dans les brumes de l’oubli. Ceux qui avaient encore la force de vivre étaient partis depuis longtemps. M. Augen, qui avait juré de retrouver ses trois fils et avait écumé la campagne avec une détermination qui semblait sans limite, avait fini par devenir fou. Il errait dans les rues, une lampe à la main, à la recherche d’on ne sait quelle trace d’humanité perdue entre les pavés humides. Le village disparaissait petit à petit. On n’y venait plus, honteux d’un passé que l’on n’évoquait qu’à mi-voix, fuyant la morosité qui envahissait jusqu’à la fraîcheur des fleurs de printemps.

C’est alors qu’ils revinrent. Armée de fantômes, ils entrèrent dans le village un soir d’automne. Le visage aussi blanc que la tunique qui les couvrait, chacun se dirigea vers la maison qu’il avait quittée quinze ans auparavant. D’abord, les habitants prirent peur et tentèrent d’interdire l’entrée à ces jeunes hommes et jeunes femmes silencieux si déterminés à entrer chez eux. Certains crurent que les anges de la mort avaient envahi le village et ne repartiraient qu’après s’être emparé de la dernière de leurs âmes. M. Augen, lui, n’hésita pas une seconde. Il reconnut ses fils et les serra frénétiquement dans ses bras. Les jeunes garçons ne dirent rien mais leur visage s’éclaira et ils tirèrent de leur poche trois petites flûtes. La musique qui s’en échappa parut à M. Augen la plus belle qu’il eût jamais entendue. Il s’endormit en paix ce soir là, enfin parvenu à ce qui était depuis quinze ans le but unique de son existence.

Peu à peu, chacun ouvrit sa porte aux étranges personnages blancs qui hantaient leurs rues. Certains finirent par reconnaître leurs enfants. La curiosité, ou l’amour qu’ils portaient encore au fond d’eux, l’emporta sur la peur qui ne les quittait pas. D’autres se dirent qu’il était inutile de protéger une existence privée de sens. Ils virent en eux les messagers d’un nouveau destin qu’ils avaient choisi d’accepter.

Partout, les hommes blancs révélèrent de petites flûtes de bois et partout, ils en tirèrent une musique céleste, réveillant dans les cœurs des habitants d’Hamelin la flamme de la joie qu’ils croyaient à jamais éteinte. Les jours passant, anciens et nouveaux habitants apprirent à vivre ensemble. Les jeunes gens prirent part aux tâches quotidiennes et soulagèrent bientôt leurs parents vieillissants. Ils ne prononçaient jamais un mot mais travaillaient avec entrain et intelligence. Le soir venu, le foyer reconstitué se réunissait autour de cette musique inouïe devenue l’âme même du village de Hamelin.

Le bruit courut du retour de ces fantômes d’enfants. On revint à Hamelin, d’abord curieux de voir ces hommes blancs qui ne semblaient pas appartenir au commun des mortels. Puis c’est la musique qui attira les foules dans le petit village que l’on avait cru oublié. Aux beaux jours, ils se réunissaient tous sur la place centrale et donnaient un concert dont on disait qu’il ouvrait le cœur des hommes. Ils ne retrouvèrent jamais la parole mais le village retrouva la vie. Ses habitants, autrefois si méfiants, accueillirent avec bonheur le monde qui venait goûter à cette musique née d’un si singulier destin.

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