Invasion

* Anténaor Bombyx

Troisième planète du système solaire

Temps universel : 102  324 .12.10

Nous avons atterri en pleine phase solaire au milieu d’une forêt de grandes herbacées. La végétation locale est abondante, variée et imposante. Les vents locaux, bien adaptés à notre morphologie, nous ont permis d’entreprendre rapidement l’exploration. Nous avons atteint en quelques secondes de temps universel les premières formations florales qui nous ont permis de nous restaurer quelque peu. L’écosystème a l’air des plus accueillants mais nous savons qu’il ne faut jamais se fier à une première impression.

A 9h34, heure solaire locale, le capitaine Hexapode a établi un premier contact avec la population locale. L’individu appréhendé était de forme insectoïde, muni de six pattes et d’une paire d’ailes couvertes de vastes protections rigides rouges à points noirs. Quoique assez gracieux et évolué sur le plan morphologique, l’individu ne semble pas appartenir à une forme de vie intelligente. Il est néanmoins dépourvu de de toute forme d’agressivité et nous a laissés continuer notre chemin sans difficulté.

Dans les minutes qui ont suivi, nous avons croisé plusieurs formes de vie insectoïdes de formes, couleurs et systèmes moteurs variés. L’analyse phéromonale a révélé à plusieurs reprises des formes de communication entre individus d’une même espèce mais il ne semble pas exister de communication entre espèces différentes et nous sommes manifestement passés inaperçus. Si certaines de ces espèces possèdent une intelligence évoluée, elle est à coup sûr trop primitive pour faire obstacle à notre installation.

Cette planète nous semble prometteuse. D’abondantes structures végétales géantes constitueraient d’excellentes bases de colonisation. L’analyse de l’atmosphère au ras du sol révèle des concentrations inhabituelles en gaz carbonique et en certains gaz rares mais elles ne semblent pas faire obstacle à la diversité écologique. Nous avons croisé à plusieurs reprises des concentrations d’eau suffisantes pour alimenter des colonies de plusieurs milliers d’individus. Un élément nous intrigue néanmoins : la présence d’un artefact manifestement issu d’une intervention intelligente. Il s’agit d’une immense bande de matière bitumeuse rigide. Nous avons d’abord essayé de la contourner mais nous nous sommes vite résolus à la traverser tant son étendue semblait infinie.

* Anténaor Bombyx

Troisième planète du système solaire

Temps universel 102 324.12.14

L’évacuation intégrale et définitive de la planète a été décidée par notre second Bugatius Minor. Nous avons en effet découvert une forme de vie monstrueuse à laquelle il serait déraisonnable d’exposer nos populations.

A 10h44, heure solaire locale, nous avons atteint un lieu étrange. Les herbacées semblaient avoir subi une violente tempête et avaient été entièrement rasées à hauteur de trois centimètres standard. La géologie semblait quant à elle peu naturelle : les étendues d’herbacées étaient entourées de dérochoirs d’une exceptionnelle régularité eux-mêmes bordés de constructions en bois à peine plus hautes que les herbacées. Le capitaine Hexapode a volontairement engagé l’exploration de la zone dévastée, conscient de la nécessité d’évaluer tous les dangers possibles avant de lancer une colonisation. L’Histoire rendra hommage à son héroïsme.

A 11h02, nous avons abordé une forme de vie géante non insectoïde. Elle dégageait une chaleur impressionnante mais ne bougeait que très lentement. Ses dimensions étaient trop vastes pour que nous puissions en prendre toute la mesure depuis le sol. Le capitaine Hexapode a donc pris la tête d’une équipe réduite préposée à l’ascension du monstre. Nous montions depuis dix secondes standard lorsqu’une immense pince s’est refermée violemment sur Hexapode. Il n’a eu que le temps d’appeler au repli avant de mourir écrasé entre les membres du redoutable géant.

L’évacuation a été immédiatement décidée et nous quittons sans espoir de retour cette planète si accueillante où notre pacifique espèce a été précédée par la forme de vie la plus effrayante qu’il nous ait été donné de rencontrer.

* Julien Desjardins

Monts du Lyonnais

25.07.2014

11h03

Julien profitait des derniers brins de fraicheur de la matinée. Bientôt les chaleurs de l’après-midi écraseraient le jardin et interdiraient toute sortie superflue. Il méditait dans l’herbe sur la beauté du ciel et l’immensité de l’univers lorsqu’il sentit un chatouillis sur son bras droit. Il attrapa un petit insecte vert, tout en pattes et en antennes, dont la forme ne lui était pas familière. Trop peu féru d’entomologie pour deviner si un tel insecte était susceptible ou non de piquer, il l’écrasa et évacua ses congénères d’un revers de main, puis rentra préparer le repas.

Fenêtre sur tour

Lille, 28 mars 2014

Je me souviens des têtes penchées, des plumes qui crissent et du bruit des papiers qu’on remue. L’horloge égrainait les secondes. En cours, on ne l’entend jamais. Seul l’ennui des élèves les moins captivés scrute l’inexorable lenteur des aiguilles. Mais le jour de l’examen, elle emplit la salle de son entêtante musique.

Je n’avais jamais surveillé dans ce lycée, bahut central d’une ville moyenne, architecture 1930 et couloirs délabrés. Au moins les plafonds sont hauts et on n’étouffe pas comme c’est si souvent le cas lors de ces grands rituels studieux du mois de juin.

Je ne connais pas de plus parfaite incarnation de l’ennui qu’une surveillance d’examen : interdiction de lire, interdiction de parler, interdiction de faire quoi que ce soit qui puisse vous détourner d’une surveillance « effective ». Mais il va sans dire que plus la surveillance est effective et moins il y a à surveiller. Charge alors au surveillant de faire passer les heures en occupant son esprit : compter les filles et les garçons, les dalles du plafond ou le nombre d’étudiants qui ne portent ni noir, ni gris, ni bleu ; explorer tous les parcours qui permettent de sillonner la salle de long en large, de gauche à droite et d’un coin à l’autre ; remplir le procès verbal, la plan de classe et tout document généreusement présenté à votre plume… Évidemment, tout cela ne va pas bien loin et, au bout de quelques minutes, on ne manque pas de se trouver face à soi-même, épouvanté des heures qu’il reste encore à tourner en rond. Mais avec un peu de chance, et un soleil voilé, le salut peut venir d’un fenêtre.

C’est ainsi que j’ai rencontré Gustave, douillettement lové entre deux gargouilles au sommet d’une tour, église ou beffroi, qui se détachait dans la fenêtre du coin droit de cette salle sans relief. À l’intérieur, personne ne s’est rendu compte de quoi que ce soit. Il faut croire que mon corps a parfaitement rempli son rôle de surveillant. Je ne saurais garantir qu’il n’a pas fermé les yeux sur un cas de fraude patent, abandonné par l’esprit absent qui ne pouvait donner que l’illusion de la vigilance. Qui sait ? Peut-être Gustave avait-il ce jour là pour mission de protéger l’un de ces étudiants à l’air innocent, si récemment sortis de l’enfance… Mais je ne peux lui en vouloir car nous sommes devenus amis.

Gustave est un dragon, un dragon tout doré qui aime les rivières, le brouillard et les ciels voilés. Gustave est un dragon du Nord. Vous l’avez peut-être déjà aperçu, entre ciel et eau, à son heure favorite lorsque les premiers rayons du soleil réussissent à percer la brouillard matinal et effleurent la surface d’une rivière… Mais, surtout, Gustave sait parler aux gargouilles. Ces êtres grotesques et fantasques ont hérité de l’esprit de leurs créateurs, les moins révérencieux des constructeurs de cathédrale. Certaines sont plus jeunes qu’on ne le croirait, sorties de l’imagination médiévale de restaurateurs du XIXème siècle. Mais toutes ont des centaines d’histoires à raconter.

Cet après-midi là, Gustave m’a confié certaines de ces anecdotes et la monotone banalité de cette ville étrangère s’est éclairée de l’existence de ceux qui l’ont construite : enfants de toutes les époques invitant les monstres dans leurs jeux et fuyant en ne laissant derrière eux que l’éclat de leur rire ; résistants d’hier chuchotant des complots au pied des murs sans voix ; résistants d’aujourd’hui jouant sur le parvis des miracles parodiques à la gloire du très saint PIB… J’ai ri et j’ai pleuré.

Les heures sont devenues des secondes et je me suis retrouvée à ramasser des copies sans avoir le moindre souvenir d’avoir vu des étudiants les écrire.

Depuis, je ne peux apercevoir une tour dans la brume ou une rivière miroitante sans penser à Gustave. Parfois, lorsque les circonstances autorisent mon esprit à s’ennuyer, il vient me rendre visite et m’emporte hors du temps, là où les murs racontent des histoires.

Diego

Crédit photo : Andreas Trepte, http://www.photo-natur.de

Staffordshire, 16/08/2013.

De drôles d’animaux ces humains tout de même ! Ils passent leur temps les pieds dans l’eau sans qu’on sache pourquoi. Ils ne pêchent rien. Ils n’ont même pas l’air d’essayer … Leurs petits font des tas de sable et jouent avec des cailloux qui rebondissent. Je dois reconnaître qu’ils ont de sacrés beaux nids, et qu’ils mangent des trucs sympa. Le mieux, c’est qu’ils en jettent plein : une aubaine pour nous, les goélands. Roberto adore leur piquer leur glace en plein vol. J’avoue que c’est assez poilant de voir leur mine déconfite et leurs cris de singes plus ou moins évolués. J’en profite souvent pour ramasser les miettes. Mais je ne suis pas sûr que ce soit très prudent. Sous leurs dehors gentiment ridicules, ils peuvent être très dangereux. J’en ai parfois vu se battre et ils n’ont rien à envier à une volée de palmipèdes affamés. Je survole souvent leurs bateaux de pêche : s’ils sont capables de tuer tant de poissons en si peu de temps, je ne préfère pas imaginer ce qu’ils pourraient faire de quelques goélands inopportuns…

Je suis donc partisan d’une cohabitation intelligente. Après tout, nous profitons assez largement de leur présence. Nous serions certainement beaucoup moins prospères sans eux. Roberto, lui, il pense que, moins nous avons affaire à eux, mieux nous nous portons… ce qui ne l’empêche pas de passer son temps à les défier ! Un drôle d’oiseau, ce Roberto.

Mais, moi, je sais qu’il en existe de bons. Comme Martin, le petit garçon de la villa Beaurivage, et sa petite sœur Emma. Au mois de juin, j’avais pris l’habitude de me percher au sommet de la tourelle qui décore l’angle gauche de la maison. J’adore ces vieilles villas : c’est plein de pointes, de pics, de recoins et d’encorbellements accueillants pour un oiseau en vadrouille. L’architecture moderne, quel ennui… L’autre jour j’ai glissé sur un toit en acier chromé, j’ai bien cru me casser une aile…

Bref. Le petit Martin a remarqué ma présence. D’habitude quand les hommes voient un de mes congénères, ils sont au mieux amusés – le goéland sur la tête de la Reine Victoria fait une fort amusante photo – au pire hostiles. Quant à faire la différence entre un goéland et un autre, il n’y a que les ornithologues fous pour y parvenir. Martin, lui, me reconnaissait, je le sais. Il me saluait chaque jour. Au fur et à mesure des semaines, nous avons pris l’habitude de nous promener ensemble. Je suivais de loin ses itinéraires sur le plage et dans les collines du front de mer. Il me faisait signe de temps à autre et cherchait parfois en moi un confident discret. Il était souvent préoccupé d’histoires incompréhensibles, parties de billes et équipes de cricket.

Un midi, la famille pique-niquait sur les hauteurs lorsque la petite Emma est partie en promenade sans que les autres s’en rendent compte. Perché sur un poteau, je suis le seul à l’avoir vue. Elle se dirigeait vers la route principale où les voitures roulent plus vite qu’un aigle qui descend en piqué. J’ai crié. J’ai hurlé. Je me suis approché de la nappe de pique-nique et j’ai fait le plus de bruit possible. Les parents de Martin on pris peur. Ils ont cru que je voulais leur voler leur repas et ils ont essayé de me chasser. Mais Martin, lui, a compris. Il m’a suivi et a arrêté sa sœur à quelques centimètres de la route.

Quand les parents ont compris ce qui avait failli arriver, ils ont vite oublié l’encombrant oiseau qui avait interrompu leur repas. Pas Martin. Depuis lors, il me dépose chaque soir des petits cadeaux. Il teste mes goûts : je reçois de plus en plus de jambon et de moins en moins de cacahouètes. Je l’ai vu me montrer à Emma et je sais que, bientôt, j’aurai deux amis humains.

 

Les chaussures du père Noël

carte postale, source wikimedia commons.

Vendredi 22 décembre : une pluie fine et froide tombe imperturbablement sur la ville. Max n’est pas de bonne humeur. L’imminence des vacances, que ses parents ne cessent de lui rappeler depuis le début de la semaine, ne parvient pas à le consoler. C’est comme si une pellicule grise recouvrait l’univers tout entier : gris le sapin couvert de boules pailletées et de guirlandes en papier argenté, gris le père Noël qui sourit au élèves sur le pas de la porte de l’école depuis le début du mois de décembre, gris le sourire de sa mère qui ne semblait pas plus enjouée que lui au petit-déjeuner. Et la journée n’a pas commencé sous les meilleures auspices. Sa maîtresse doit aussi manquer d’inspiration en cette fin de période : elle n’a pas trouvé mieux qu’une activité de coloriage. Max déteste le coloriage. Il trouve cela terriblement ennuyeux et se sent toujours un peu ridicule avec ses feuilles à moitié remplies de couleurs criardes maladroitement agencées. Evidemment la maîtresse n’a pas l’air contente et lui reproche sa lenteur et son manque de concentration. Or Max déteste qu’on lui fasse des reproches. Il n’a besoin de personne pour se rendre compte que le résultat obtenu n’est guère satisfaisant : qu’y peut-il, lui, s’il ne voit pas l’intérêt de ce que tous les autres semblent trouver si amusant ?

Bref, l’humeur de Max ne fait que s’obscurcir tout au long de la journée et quand l’heure de la traditionnelle visite du père Noël approche, Max a depuis longtemps pris la décision que la venue du bonhomme ne le concernait pas. De toute façon, il n’a jamais aimé les pères Noël. Quand il était plus petit, ils lui faisaient peur. Ils se cachait derrière ses parents à l’approche de la moindre barbe blanche. Ceux-ci riaient de bon cœur, ignorant la peur qui lui tordait le ventre, et lui expliquaient entre deux éclats de rire que le père Noël était gentil, qu’il amenait les cadeaux aux enfants. Au début cette révélation avait inquiété Max : il se demandait si des présents émanant d’un tel personnage étaient bien recommandables. Mais il avait constaté que les cadeaux de Noël valaient bien ceux de son anniversaire, et que, finalement, le grand bonhomme rouge devait être plutôt bienveillant. Aujourd’hui Max n’a plus peur bien sûr. Mais il ne comprend pas l’intérêt de cette marée de manteaux rouges : après tout, le père Noël doit être bien surchargé à cette période, encore plus que son papa qui prépare l’inventaire de fin d’année, alors, pourquoi s’embête-t-il en plus à visiter les écoles et prendre des photos avec des enfants qui toussent ? Max ne comprend pas et n’a pas envie de comprendre. Le père Noël de ce 22 décembre, il ne le regarde même pas. Tout ce qu’il voit ce sont ses chaussures. Et Max se dit que ce ne sont pas de très belles chaussures pour un père Noël. Sur les dessins, il porte généralement de belles bottes rouges et blanches assorties à son manteau. Ces chaussures là sont terriblement banales : marron, à lacets, avec une petite décoration en arabesque. Elles lui disent quelque chose… Mais, après tout, il pleut et il ne fait pas très froid pour une fin décembre, les bottes n’auraient certainement pas été très confortables.

 

Heureusement, les mauvaises choses ont une fin. Cette piteuse journée s’est achevée et les vacances sont, enfin, arrivées. Pour Noël, toute la famille de Max se retrouve dans un grand gîte au milieu de la montagne. Il a fallu décorer la salle à manger et installer le sapin. Il est immense ! Jamais Max n’en a vu un aussi grand ! A part sur la grand place bien sûr, mais ce n’est pas pareil : il n’est pas à l’intérieur d’une maison et on ne peut pas le décorer comme on veut. Car ce formidable sapin, Max a pu le décorer lui-même, aidé de ses cousins et cousines. Heureusement qu’ils étaient plusieurs car les réserves de décorations amenées par les uns et les autres suffisent à peine à faire honneur à ses augustes branches. Depuis, Max passe des heures à admirer le chef d’œuvre familial. Il croit parfois voir les petits personnages prendre vie. L’ange au violon, l’écureuil clarinettiste et le petit tambour entonnent des chansons de Noël qui font danser et rire les santons de la crèche et le père Noël en aluminium qui décore la pointe du sapin. Les oiseaux pépient et se promènent de branche en branche : Max jurerait qu’ils ne sont pas au même emplacement qu’hier. Le petit bonhomme de pain d’épice semble rire et défier l’assistance en entonnant à tue-tête sa célèbre chanson.

La veille de Noël chacun dépose ses chaussures au pied du sapin : un belle ribambelle de souliers ! Tout le monde rit et disserte sur la taille supposée des tas de cadeaux à venir. Normalement le sujet devrait hautement intéresser Max, mais il n’entend plus rien. Là, au milieu de l’alignement de chaussures, sans qu’il ait vu comment elles étaient arrivées, il reconnaît les chaussures du père Noël. Pas les bottes rouges des gravures bien sûr, non, celles du vrai père Noël, celui qui est venu à l’école, avec leurs lacets marron et leur décoration discrète. Max a alors une idée. Alors que tout le monde s’apprête à aller se coucher, il décide… de faire un cadeau au père Noël. Après tout, s’il met ses chaussures sous le sapin, c’est qu’il doit en avoir envie. Le problème, c’est qu’il faut réfléchir très, très vite : Max doit absolument passer avant que le père Noël amène les cadeaux, sinon il ne trouvera pas son présent. Par bonheur, une idée ne tarde pas à s’imposer : à l’école, Max a fait un atelier de tricot cet automne et il a réalisé une belle écharpe multicolore ! Bon, évidemment, pour un père Noël elle est un peu courte et pas très rouge… mais rien ne dit que le père Noël s’habille en rouge toute l’année. C’est peut être comme son papa qui ne porte jamais de cravate à la maison : juste un costume de travail. Et puis cette écharpe, c’est vraiment Max qui l’a tricotée, alors il ne voit rien de plus personnel à lui offrir. Il n’a pas de papier cadeau mais il la plie soigneusement, la pose sur le dessus des chaussures et ajoute un papier sur lequel il écrit avec beaucoup d’application : « Joieu noail, père noail et merci pour toux ! Max. ».

Ce soir-là Max éprouve les plus grandes difficultés à s’endormir. Il entend des bruits à l’extérieur de la chambre mais il ne veut pas déranger le père Noël et éprouve le sentiment du devoir accompli. Il finit par s’endormir en imaginant la joie du père Noël, enfin remercié pour son travail de chaque année.

Le lendemain matin, il se réveille si tard qu’on a fini par ouvrir les cadeaux sans lui. « On ne voulait pas te réveiller, lui dit sa mère, tu semblais si bien dormir. Mais, vraiment, tes cousines n’y tenaient plus. » Max est bien sûr très intéressé par la pile de paquets multicolores qui décore ses chaussures restées seules au pied du sapin. Mais il ne peut s’empêcher de noter la disparition des souliers du père Noël et… de son cadeau ! Il est tout de même un peu déçu car il espérait un signe de reconnaissance, un petit remerciement, quelque chose… un autographe du père Noël, ce n’est pas à la portée de tout le monde ! Peut-être un cadeau spécial se cache-t-il dans la pile en apparence anodine… Il s’interroge sur la meilleure façon de défaire le premier paquet, enveloppé dans un ensemble compliqué de rubans et de papiers autocollants lorsqu’il entend retentir derrière lui la voix formidable de son oncle Joël : « Joyeux Noël Max, et merci pour ton cadeau ! Je n’ai jamais eu une aussi belle écharpe ! »

Max n’en revient pas ! Son oncle : le père Noël ! Au fond, il n’est pas si étonné que cela : il a toujours aimé ce tonton tendre sous ses airs bourrus.

« Tu as passé une bonne nuit, tonton ?

– Féérique !

– Merci tonton… pour tout ce que tu fais !

– Merci à toi Max, tu sais, sans enfants, il n’y aurait pas de magie de Noël… »

Max embrasse son tonton et se dit que, décidément, le père Noël mérite mieux que son manteau rouge…

 

 

Les joueurs de flûte de Hamelin

Train Lyon-Arbois. 31 octobre 2013.

Illustration du “Joueur de flûte de Hamelin”. Source : Wikimedia commons.

Ils étaient partis il y a si longtemps. Ville sans jeunesse, Hamelin s’était endormie dans un quotidien triste, toujours au regret des rires et des cris du passé. Aucun nouvel enfant n’était né. Le bourg aux maisons à colombages ceint de majestueuses portes de pierre semblait s’effacer peu à peu dans les brumes de l’oubli. Ceux qui avaient encore la force de vivre étaient partis depuis longtemps. M. Augen, qui avait juré de retrouver ses trois fils et avait écumé la campagne avec une détermination qui semblait sans limite, avait fini par devenir fou. Il errait dans les rues, une lampe à la main, à la recherche d’on ne sait quelle trace d’humanité perdue entre les pavés humides. Le village disparaissait petit à petit. On n’y venait plus, honteux d’un passé que l’on n’évoquait qu’à mi-voix, fuyant la morosité qui envahissait jusqu’à la fraîcheur des fleurs de printemps.

C’est alors qu’ils revinrent. Armée de fantômes, ils entrèrent dans le village un soir d’automne. Le visage aussi blanc que la tunique qui les couvrait, chacun se dirigea vers la maison qu’il avait quittée quinze ans auparavant. D’abord, les habitants prirent peur et tentèrent d’interdire l’entrée à ces jeunes hommes et jeunes femmes silencieux si déterminés à entrer chez eux. Certains crurent que les anges de la mort avaient envahi le village et ne repartiraient qu’après s’être emparé de la dernière de leurs âmes. M. Augen, lui, n’hésita pas une seconde. Il reconnut ses fils et les serra frénétiquement dans ses bras. Les jeunes garçons ne dirent rien mais leur visage s’éclaira et ils tirèrent de leur poche trois petites flûtes. La musique qui s’en échappa parut à M. Augen la plus belle qu’il eût jamais entendue. Il s’endormit en paix ce soir là, enfin parvenu à ce qui était depuis quinze ans le but unique de son existence.

Peu à peu, chacun ouvrit sa porte aux étranges personnages blancs qui hantaient leurs rues. Certains finirent par reconnaître leurs enfants. La curiosité, ou l’amour qu’ils portaient encore au fond d’eux, l’emporta sur la peur qui ne les quittait pas. D’autres se dirent qu’il était inutile de protéger une existence privée de sens. Ils virent en eux les messagers d’un nouveau destin qu’ils avaient choisi d’accepter.

Partout, les hommes blancs révélèrent de petites flûtes de bois et partout, ils en tirèrent une musique céleste, réveillant dans les cœurs des habitants d’Hamelin la flamme de la joie qu’ils croyaient à jamais éteinte. Les jours passant, anciens et nouveaux habitants apprirent à vivre ensemble. Les jeunes gens prirent part aux tâches quotidiennes et soulagèrent bientôt leurs parents vieillissants. Ils ne prononçaient jamais un mot mais travaillaient avec entrain et intelligence. Le soir venu, le foyer reconstitué se réunissait autour de cette musique inouïe devenue l’âme même du village de Hamelin.

Le bruit courut du retour de ces fantômes d’enfants. On revint à Hamelin, d’abord curieux de voir ces hommes blancs qui ne semblaient pas appartenir au commun des mortels. Puis c’est la musique qui attira les foules dans le petit village que l’on avait cru oublié. Aux beaux jours, ils se réunissaient tous sur la place centrale et donnaient un concert dont on disait qu’il ouvrait le cœur des hommes. Ils ne retrouvèrent jamais la parole mais le village retrouva la vie. Ses habitants, autrefois si méfiants, accueillirent avec bonheur le monde qui venait goûter à cette musique née d’un si singulier destin.

Sortez vos tablettes

(Villeneuve d’Ascq, 20/09/2013)

Pour la quatrième fois cette semaine, elle entrepend l’assaut du bureau du responsable technologique. Les tablettes de la première STING (science et techniques de l’information numérique de gestion) ne se sont encore pas connectées à son compte pédagogique. Encore une heure de perdue à essayer désespérement de rétablir la connexion et de retrouver une visibilité sur le travail de ses élèves. En fait de travail, ils ont passé l’heure à s’envoyer des messages et à jouer au dernier jeu à la mode, elle le sait bien. Elle leur a certes demandé d’ouvrir leur édition numérique d’Une saison en enfer mais comment voulez-vous contrôler un travail en aveugle ?

– Je sais bien. Tout le monde se plaint. Mais la région n’a pas encore nommé le prochain responsable informatique et les comptes n’ont pas pu être mis à jour.

– Mais quand est parti le dernier ?

– Avant les vacances.

– Et comment sommes-nous censés commencer l’année ?

– Comme vous pouvez.

« Comme vous pouvez. » Depuis la rentrée, Cybèle n’a quasiment fait que de l’oral. Heureusement l’accès aux textes eux-même ne dépend pas du réseau puisque les données sont stockées sur les tablettes des élèves. Alors ils ont passé la début de l’année à commenter les texte à voix haute, en essayant de prendre quelques notes sur les espaces personnels des élèves. Mais aucun moyen pour Cybèle de vérifier ces notes ou d’entraîner ses élèves à la rédaction puisque qu’elle n’a pas accès à leurs comptes. Et ce genre de cours, bricolé de bric et de broc, ne contribue guère à la sérénité de classes déjà peu enclines aux exercices littéraires. Les élèves ont intégré qu ‘on ne travaillait pas « vraiment » dans son cours et lui concèdent quelques remarques plus ou moins intelligentes sur les textes au programme, histoire de se consacrer en paix à leurs occupations préférées. Elle s’est même demandé s’ils avaient organisé un roulement pour assurer les apparences tout en vacant à des occupations à leurs yeux tellement plus productives…

Cybèle se désespère. Elle sait qu’on la traitera de passéiste si elle regrette le temps du bon vieux papier et du bon vieux crayon. Et elle reconnaît sans hésiter que les technologies actuelles sont plus efficaces et attractives… quand elles marchent ! Mais que voulez-vous faire d’une horde de gamins dissipés qui ne savent même pas tenir un crayon ! Si les ordinateurs ne sont pas avec vous, comme l’institution est censée vous le garantir, ils sont rapidement contre vous. Elle même a appris à écrire à l’école. Elle maîtrise mal l’écriture cursive, faute de pratique, mais serait encore capable d’écrire en script…

« Comme vous pouvez. » Une idée lui vient. Lors de la préparation de la dernière fête du lycée, elle est entrée dans la cave et a vu dans un coin quelques antiques tableaux qui traînaient avec des boîtes de craies. Ces trucs là ne se périment certainement pas ? Elle sait qu’elle pourra trouver des stocks de papier et de crayons gris dans le grenier de ses parents… Il ne reste plus qu’à leur apprendre ! Après tout on lui demande bien d ‘apprendre à écrire à ses élèves. S’ils ne peuvent plus écrire sur des tablettes, pourquoi ne leur apprendrait-elle pas à écrire sur du papier ?

Elle ne demande pas la permission. Elle sait que, pour elle, c’est ça ou la dépression.

Elle peut difficilement remonter les tableaux seule et elle sait qu’il est inutile de demander de l’aide à l’administration : déjà qu’ils ne sont pas capables d’assurer la maintenance qui relève de leurs obligations de service alors déplacer des tableaux qui auraient dû trouver leur place à la déchetterie il y a des lustres si on ne les avait pas oubliés là… Elle décide donc de mobiliser les élèves d’une de ses classes les plus âgées et, lui semble-t-il, les plus responsables pour mener à bien le déménagement.

Ce jour là, les premières G (généralistes) vont de surprise en surprise. Alors qu’ils s’apprêtaient à s’installer confortablement devant leurs tablettes, Cybèle leur demande de ne pas les sortir ! Beaucoup rechignent : ils doivent remettre à plus tard les nombreuses activités personnelles qu’il espéraient réaliser sur le cours de français. Yanis devra attendre pour découvrir les dernières élucubrations de son groupe de psychorock préféré. Mariette espère que son petit copain ne croira pas qu’elle lui fait la tête en constatant qu’elle n’est pas connectée : lui en histoire, elle en français, ils ont l’habitude de consacrer cette heure à leur correspondance intime. Il leur arrive bien de décrocher un peu pour faire acte de présence mais toute une heure ! C’est du jamais vu. Néanmoins la curiosité l’emporte assez vite sur la déception. Certes, les problèmes techniques de ce début d’année apparaissent à beaucoup comme une aubaine pour échapper à la surveillance des adultes pendant le temps scolaire. Mais ils finissent pas s’ennuyer et aucun n’oserait avouer qu’ils préféreraient un cours normal où on construit quelque chose de commun parce que l’inactivité ne peut pas passer inaperçue…

C’est donc dans un calme relatif et amusé, qu’ils suivent Cybèle jusqu’à la porte de la cave.

– C’est quoi ici, Madame ?

– On va pas entrer là-dedans ?

– Vous comptez faire une séance de spiritisme ?

Cybèle attend quelques instants que questions et hilarité se calment.

– J’ai besoin de vous pour remonter du matériel. Vous n’êtes pas sans avoir remarqué que celui que nous sommes censés utiliser n’est pas tout à fait opérationnel. Si certains ont peur du noir ou des araignées, ils peuvent nous attendre là. Je ne force personne à descendre.

De fait, il ne faudrait pas qu’un des élèves se blesse. Cette expédition n’est pas exactement légale… Mais, bon, quand la loi vous fait faux bond… Quelques filles décident de rester en haut. Mais aucun garçon n’oserait avouer qu’il craint les profondeurs… Et beaucoup ont bien envie de voir ce qui peut se cacher dans les zones inexplorées de leur propre lycée.

Lorsqu’ils découvrent le but de leur expédition, Cybèle doit faire face à une tonnerre de réactions incrédules.

– C’est un cours d’histoire maintenant !

– Madame, vous savez, la préhistoire, c’est fini depuis quelques milliers d’années.

– On les remonte pour vous faire plaisir, mais j’vois pas ce qu’on va en faire.

Bon an mal an, deux tableaux finissent par intégrer la classe de Cybèle. Elle décide de les placer au fond et de retourner les élèves pour que les autres professeurs ne demandent pas qu’on les retire. Et elle se retrouve… devant la classe la plus incrédule et la plus attentive qu’elle ait vue depuis des années. Pas un élève n’est absorbé dans une autre activité, tous veulent savoir ce qu’elle a en tête.

– Merci pour votre aide. Nous allons maintenant apprendre à écrire.

– Mais on sait écrire, Madame.

– À écrire avec un crayon !

– Pour quoi faire ?

– Précisément, pour faire quelque chose. Il n’est pas question que vous passiez l’année à utiliser la classe comme un salon de thé numérique.

– Mais non, Madame, on travaille !

Quelques rires parcourent la salle.

– Soyez assez aimables pour ne pas me prendre pour plus bête que je ne suis. Je sais très bien que, depuis un mois, nous faisons tous semblant de faire cours. Je ne vous en veux pas d’ailleurs. Vous n’êtes pas responsables des problèmes de matériel. Mais j’ai décidé de vous proposer autre chose.

Une rumeur parcourt la classe puis l’attention semble revenir.

– OK, Madame. Qu’est ce qu’on fait maintenant ?

Bien sûr, Cybèle n’a aucune expérience de ce type d’enseignement mais elle a un plan de bataille. Elle ne se lancera pas dans l’enseignement de l’écriture cursive. Le script suffira, en commençant pas le tracé des lettres une par une.

Malgré quelques refus et moments d’énervements, l’apprentissage se passe plutôt bien. Les élèves progressent vite, comparent leurs exploits et… s’amusent beaucoup. Certains se lancent dans le dessin, redécouvrant le plaisir de la ligne souvent oublié depuis le jardin d’enfant. Pourvu que l’écriture fonctionne, Cybèle ne les décourage pas. Avec l’une de ses classes les plus faibles et les plus rétives, elle a même commencé par là, avec des résultats plus qu’honorables.

Bien sûr, l’expérience ne passe pas inaperçue. Il est courant que des élèves qu’elle ne connaît pas jettent un coup d’oeil dans sa classe pendant les intercours, curieux de cet étrange dispositif pédagogique. Elle craignait l’administration mais celle-ci se montre singulièrement muette. Après tout, l’expérience ne crée aucun désordre et ils doivent bien être conscients que, dans l’état actuel des choses, aucun professeur ne traite les programmes officiels. On ne va pas jusqu’à l’encourager mais elle interprète ce silence comme une forme d’autorisation tacite.

Quelques semaines plus tard, le réseau est enfin réparé. Bien sûr, Cybèle reprend aussitôt ses méthodes d’enseignement traditionnel et constate… une certaine déception chez ses élèves qui avaient pris goût à l’écriture à l’ancienne. Certains lui demandent même de continuer, ce qui aboutit à la création d’un club calligraphie qui pérennise la présence des tableaux au fond de sa classe. Les silhouettes vertes rassurent Cybèle. Quoiqu’en dise l’administration, on n’est jamais à l’abri d’une défaillance technique…

Cabine avec hublot.

(Llandudno, 10 août 2013)

Il ne parvenait pas à dormir. Exceptionnellement, on lui avait donné une cabine avec hublot. Peut-être ne restait-il plus de cabine ordinaire. Il en avait fait, pourtant, des traversées entre la France et l’Angleterre. Mais c’est bien la première fois qu’on lui donnait une cabine avec vue sur la mer. Est-ce pour cette raison qu’il ne trouvait pas le sommeil ?

En attendant, il la regardait, cette mare infinie. Point de lumière au milieu de nulle part, le bateau s’auréolait d’une écume d’un jaune brillant. Il se laissait bercer par le cycle régulier de ces vagues artificielles. Et il écoutait le navire : vibration des machines, cliquetis d’une pièce de métal mal fixée quelque part dans la cabine, léger roulis provoqué par la vitesse, maximale à cette heure de la nuit.

Parfois, des lumières se dessinaient à l’horizon. D’autres bateaux, probablement. Il naviguait sur l’une des mers les plus fréquentées du monde, une sorte d’autoroute où on n’était jamais seul, même aux heures les plus avancées de la nuit.

Il contemplait la mer, espérant qu’elle finirait par lui offrir un sommeil bien mérité. Subitement, les vagues lui semblèrent étranges. On eût dit qu’elles n’accrochaient plus la lumière de la même manière. Pour être plus exact, on aurait pu croire que la lumière émanait directement de la crête de certaines d’entre elles. Il sentait une présence. La mer qui lui semblait si faussement déserte quelques instants plus tôt, s’était comme animée de l’intérieur. Lui qui ne savait pas nager n’avait jamais ressenti un tel sentiment de sécurité sur un bateau. Il avait la conviction d’être bercé par la nature elle-même et il se demanda même parfois s’il ne voyait pas émerger la tête ou la queue d’êtres fantastiques… Les flammèches qui s’accrochaient aux vagues lui semblaient le regard de dizaines de feux follets malicieux.

Le lendemain matin, il débarqua sans problème à Hull. Le temps était gris et doux. La route chargée mais relativement fluide. Il devait livrer à Birmingham mais fit une pause à Manchester, fatigué par sa nuit sans sommeil. Il commençait à somnoler quand il entendit des bruits à l’arrière du camion. Il craignait les rats : risque de marchandises abîmées, problèmes d’hygiène. Mieux valait s’en débarrasser au plus vite.

D’abord il ne vit rien. Mais lorsqu’il dirigea sa lampe torche vers le fond du camion, il distingua deux formes humaines recroquevillées entre les paquets. Leurs yeux brillaient, de peur et de fièvre. Une telle mésaventure ne lui était encore jamais arrivée. Il ne s’était même jamais demandé ce qu’il ferait dans un tel cas. Chez lui, à Calais, tout le monde pensait quelque-chose de ces voyageurs désespérés. Il y avait ceux qui les défendaient, les nourrissaient et les logeaient même parfois. Et ceux qui voyaient en eux la source de tous leurs maux.

Lui n’en pensait rien.

L’un des deux hommes leva les mains en sa direction et révéla une petite pile de pièces dorées. La lumière de la lampe s’accrochait sur ces pièces comme celle du bateau sur les vagues de la nuit. Dans l’obscurité de la cabine, il crut voir l’éclat d’un feu follet…

Il ne prit pas les pièces. Il recula et ferma la porte, sans clé.

Arrivé à Birmingham, il salua son collègue avec effusion avant de commencer le débarquement. Les deux hommes n’étaient plus là.

Mermaid

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(Mer du Nord, 8 août 2013)

Il les avait vues de jour. Des rangées et rangées d’éoliennes. À perte de vue. La mer étant exceptionnellement calme, pas une ne bougeait. La douce lumière du crépuscule donnait à cet instant une consistance particulière : parfum de fin du monde ou heureuse parenthèse dans l’agitation industrielle du monde.

Éolienne. Il savait que ce nom venait du dieu Éole, le dieu grec du vent. Peut-être cette antique divinité veillait-elle sur ces étendues de haute technologie. Et si l’homme avait retissé ses liens avec la nature ?

*

Il ne parvenait pas à dormir. Tout le bateau semblait plongé dans un profond sommeil, à commencer par ses parents et sa sa petite soeur dont le souffle régulier n’était interrompu que par les soubresauts de rêves mystérieux.

Il s’ennuyait.

Il savait que ses parents n’auraient jamais accepté qu’il se promène seul, la nuit, dans le bateau. Mais pourquoi le sauraient-ils ? Il sortit de la cabine et remonta sans bruit les longs couloirs à la moquette rèche. Il avait attrapé un pull mais n’avait pas osé fouiller dans l’empilement des chaussures qui encombraient un coin de la cabine. Il sentait sous ses pieds le contact rugueux du sol.

Puis un froid humide. Il était sorti sur le pont. Le vent était doux mais le sol était froid. Il frissonna et leva les les yeux vers le spectacle qui se déroulait devant lui.

Elle était immense, beaucoup plus grande, ou beaucoup plus proche, que toutes celles qu’il avait vues jusqu’alors. Une lumière clignotait en son centre. Elle semblait le porte-étendard d’une armée de ses semblables, toujours immobiles mais prêtes à entrer en campagne dès que le vent les y autoriserait. Il sourit. Il savait qu’il garderait de cet instant précis un inoubliable souvenir. Il s’apprêtait à le ranger dans sa boîte à trésors, celle qu’il rouvrirait aux jours gris de l’hiver, aux temps morts d’une salle de classe ou d’un trajet de bus.

C’est alors qu’il la vit. D’abord il n’y crut pas. Il décida qu’il était victime de mirages et qu’il était temps de retrouver la chaleur de la cabine. Mais elle semblait bien réelle. Son épaisse natte rousse était si longue qu’elle se perdait dans l’éclat de feu de sa queue de poisson. Il n’avait jamais rien vu de plus beau. Pour cette raison même, ce ne pouvait être un fruit de son imagniation. Il savait qu’il n’avait pas en lui une beauté aussi incommensurable. Elle le regarda et lui sourit. Il sut en cet instant que, si elle lui faisait signe de la suivre, il se jetterait à l’eau sans hésitation. Mais ce n’est pas à lui qu’elle fit signe. Elle se tourna vers l’éolienne et, d’un geste de la main, réveilla le dieu qui dormait. L’une après l’autre, les éoliennes se mirent à tourner, d’abord doucement, puis de plus en plus vite. Il se rendit compte alors que le bateau commençait à tanguer et qu’il était plus que temps de rentrer.

*

– Sacrée tempête, cette nuit !

– Une tempête, quelle tempête ? répondit son père. La mer est d’huile et, crois-moi, je me serais rendu compte si la nuit avait été mauvaise ! J’ai à peine fermé l’oeil.

Léo ne répondit pas. Il savait bien lui, que la tempête avait fait rage… et que son père avait dormi sur ses deux oreilles !

Quelques temps plus tard, il consulta un livre sur les éoliennes de mer du Nord.Il aurait voulu savoir où vivait la sirène de ses rêves. Étrangement, aucune éolienne ne semblait suffisemment éloignée des côtes pour avoir croisé son chemin cette nuit là…