Fenêtre sur tour

Lille, 28 mars 2014

Je me souviens des têtes penchées, des plumes qui crissent et du bruit des papiers qu’on remue. L’horloge égrainait les secondes. En cours, on ne l’entend jamais. Seul l’ennui des élèves les moins captivés scrute l’inexorable lenteur des aiguilles. Mais le jour de l’examen, elle emplit la salle de son entêtante musique.

Je n’avais jamais surveillé dans ce lycée, bahut central d’une ville moyenne, architecture 1930 et couloirs délabrés. Au moins les plafonds sont hauts et on n’étouffe pas comme c’est si souvent le cas lors de ces grands rituels studieux du mois de juin.

Je ne connais pas de plus parfaite incarnation de l’ennui qu’une surveillance d’examen : interdiction de lire, interdiction de parler, interdiction de faire quoi que ce soit qui puisse vous détourner d’une surveillance « effective ». Mais il va sans dire que plus la surveillance est effective et moins il y a à surveiller. Charge alors au surveillant de faire passer les heures en occupant son esprit : compter les filles et les garçons, les dalles du plafond ou le nombre d’étudiants qui ne portent ni noir, ni gris, ni bleu ; explorer tous les parcours qui permettent de sillonner la salle de long en large, de gauche à droite et d’un coin à l’autre ; remplir le procès verbal, la plan de classe et tout document généreusement présenté à votre plume… Évidemment, tout cela ne va pas bien loin et, au bout de quelques minutes, on ne manque pas de se trouver face à soi-même, épouvanté des heures qu’il reste encore à tourner en rond. Mais avec un peu de chance, et un soleil voilé, le salut peut venir d’un fenêtre.

C’est ainsi que j’ai rencontré Gustave, douillettement lové entre deux gargouilles au sommet d’une tour, église ou beffroi, qui se détachait dans la fenêtre du coin droit de cette salle sans relief. À l’intérieur, personne ne s’est rendu compte de quoi que ce soit. Il faut croire que mon corps a parfaitement rempli son rôle de surveillant. Je ne saurais garantir qu’il n’a pas fermé les yeux sur un cas de fraude patent, abandonné par l’esprit absent qui ne pouvait donner que l’illusion de la vigilance. Qui sait ? Peut-être Gustave avait-il ce jour là pour mission de protéger l’un de ces étudiants à l’air innocent, si récemment sortis de l’enfance… Mais je ne peux lui en vouloir car nous sommes devenus amis.

Gustave est un dragon, un dragon tout doré qui aime les rivières, le brouillard et les ciels voilés. Gustave est un dragon du Nord. Vous l’avez peut-être déjà aperçu, entre ciel et eau, à son heure favorite lorsque les premiers rayons du soleil réussissent à percer la brouillard matinal et effleurent la surface d’une rivière… Mais, surtout, Gustave sait parler aux gargouilles. Ces êtres grotesques et fantasques ont hérité de l’esprit de leurs créateurs, les moins révérencieux des constructeurs de cathédrale. Certaines sont plus jeunes qu’on ne le croirait, sorties de l’imagination médiévale de restaurateurs du XIXème siècle. Mais toutes ont des centaines d’histoires à raconter.

Cet après-midi là, Gustave m’a confié certaines de ces anecdotes et la monotone banalité de cette ville étrangère s’est éclairée de l’existence de ceux qui l’ont construite : enfants de toutes les époques invitant les monstres dans leurs jeux et fuyant en ne laissant derrière eux que l’éclat de leur rire ; résistants d’hier chuchotant des complots au pied des murs sans voix ; résistants d’aujourd’hui jouant sur le parvis des miracles parodiques à la gloire du très saint PIB… J’ai ri et j’ai pleuré.

Les heures sont devenues des secondes et je me suis retrouvée à ramasser des copies sans avoir le moindre souvenir d’avoir vu des étudiants les écrire.

Depuis, je ne peux apercevoir une tour dans la brume ou une rivière miroitante sans penser à Gustave. Parfois, lorsque les circonstances autorisent mon esprit à s’ennuyer, il vient me rendre visite et m’emporte hors du temps, là où les murs racontent des histoires.

One response to “Fenêtre sur tour

  1. Merci pour ces petites nouvelles ! Petits moments de vécu transformés en petits bonheurs de lecture !

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