Sortez vos tablettes

(Villeneuve d’Ascq, 20/09/2013)

Pour la quatrième fois cette semaine, elle entrepend l’assaut du bureau du responsable technologique. Les tablettes de la première STING (science et techniques de l’information numérique de gestion) ne se sont encore pas connectées à son compte pédagogique. Encore une heure de perdue à essayer désespérement de rétablir la connexion et de retrouver une visibilité sur le travail de ses élèves. En fait de travail, ils ont passé l’heure à s’envoyer des messages et à jouer au dernier jeu à la mode, elle le sait bien. Elle leur a certes demandé d’ouvrir leur édition numérique d’Une saison en enfer mais comment voulez-vous contrôler un travail en aveugle ?

– Je sais bien. Tout le monde se plaint. Mais la région n’a pas encore nommé le prochain responsable informatique et les comptes n’ont pas pu être mis à jour.

– Mais quand est parti le dernier ?

– Avant les vacances.

– Et comment sommes-nous censés commencer l’année ?

– Comme vous pouvez.

« Comme vous pouvez. » Depuis la rentrée, Cybèle n’a quasiment fait que de l’oral. Heureusement l’accès aux textes eux-même ne dépend pas du réseau puisque les données sont stockées sur les tablettes des élèves. Alors ils ont passé la début de l’année à commenter les texte à voix haute, en essayant de prendre quelques notes sur les espaces personnels des élèves. Mais aucun moyen pour Cybèle de vérifier ces notes ou d’entraîner ses élèves à la rédaction puisque qu’elle n’a pas accès à leurs comptes. Et ce genre de cours, bricolé de bric et de broc, ne contribue guère à la sérénité de classes déjà peu enclines aux exercices littéraires. Les élèves ont intégré qu ‘on ne travaillait pas « vraiment » dans son cours et lui concèdent quelques remarques plus ou moins intelligentes sur les textes au programme, histoire de se consacrer en paix à leurs occupations préférées. Elle s’est même demandé s’ils avaient organisé un roulement pour assurer les apparences tout en vacant à des occupations à leurs yeux tellement plus productives…

Cybèle se désespère. Elle sait qu’on la traitera de passéiste si elle regrette le temps du bon vieux papier et du bon vieux crayon. Et elle reconnaît sans hésiter que les technologies actuelles sont plus efficaces et attractives… quand elles marchent ! Mais que voulez-vous faire d’une horde de gamins dissipés qui ne savent même pas tenir un crayon ! Si les ordinateurs ne sont pas avec vous, comme l’institution est censée vous le garantir, ils sont rapidement contre vous. Elle même a appris à écrire à l’école. Elle maîtrise mal l’écriture cursive, faute de pratique, mais serait encore capable d’écrire en script…

« Comme vous pouvez. » Une idée lui vient. Lors de la préparation de la dernière fête du lycée, elle est entrée dans la cave et a vu dans un coin quelques antiques tableaux qui traînaient avec des boîtes de craies. Ces trucs là ne se périment certainement pas ? Elle sait qu’elle pourra trouver des stocks de papier et de crayons gris dans le grenier de ses parents… Il ne reste plus qu’à leur apprendre ! Après tout on lui demande bien d ‘apprendre à écrire à ses élèves. S’ils ne peuvent plus écrire sur des tablettes, pourquoi ne leur apprendrait-elle pas à écrire sur du papier ?

Elle ne demande pas la permission. Elle sait que, pour elle, c’est ça ou la dépression.

Elle peut difficilement remonter les tableaux seule et elle sait qu’il est inutile de demander de l’aide à l’administration : déjà qu’ils ne sont pas capables d’assurer la maintenance qui relève de leurs obligations de service alors déplacer des tableaux qui auraient dû trouver leur place à la déchetterie il y a des lustres si on ne les avait pas oubliés là… Elle décide donc de mobiliser les élèves d’une de ses classes les plus âgées et, lui semble-t-il, les plus responsables pour mener à bien le déménagement.

Ce jour là, les premières G (généralistes) vont de surprise en surprise. Alors qu’ils s’apprêtaient à s’installer confortablement devant leurs tablettes, Cybèle leur demande de ne pas les sortir ! Beaucoup rechignent : ils doivent remettre à plus tard les nombreuses activités personnelles qu’il espéraient réaliser sur le cours de français. Yanis devra attendre pour découvrir les dernières élucubrations de son groupe de psychorock préféré. Mariette espère que son petit copain ne croira pas qu’elle lui fait la tête en constatant qu’elle n’est pas connectée : lui en histoire, elle en français, ils ont l’habitude de consacrer cette heure à leur correspondance intime. Il leur arrive bien de décrocher un peu pour faire acte de présence mais toute une heure ! C’est du jamais vu. Néanmoins la curiosité l’emporte assez vite sur la déception. Certes, les problèmes techniques de ce début d’année apparaissent à beaucoup comme une aubaine pour échapper à la surveillance des adultes pendant le temps scolaire. Mais ils finissent pas s’ennuyer et aucun n’oserait avouer qu’ils préféreraient un cours normal où on construit quelque chose de commun parce que l’inactivité ne peut pas passer inaperçue…

C’est donc dans un calme relatif et amusé, qu’ils suivent Cybèle jusqu’à la porte de la cave.

– C’est quoi ici, Madame ?

– On va pas entrer là-dedans ?

– Vous comptez faire une séance de spiritisme ?

Cybèle attend quelques instants que questions et hilarité se calment.

– J’ai besoin de vous pour remonter du matériel. Vous n’êtes pas sans avoir remarqué que celui que nous sommes censés utiliser n’est pas tout à fait opérationnel. Si certains ont peur du noir ou des araignées, ils peuvent nous attendre là. Je ne force personne à descendre.

De fait, il ne faudrait pas qu’un des élèves se blesse. Cette expédition n’est pas exactement légale… Mais, bon, quand la loi vous fait faux bond… Quelques filles décident de rester en haut. Mais aucun garçon n’oserait avouer qu’il craint les profondeurs… Et beaucoup ont bien envie de voir ce qui peut se cacher dans les zones inexplorées de leur propre lycée.

Lorsqu’ils découvrent le but de leur expédition, Cybèle doit faire face à une tonnerre de réactions incrédules.

– C’est un cours d’histoire maintenant !

– Madame, vous savez, la préhistoire, c’est fini depuis quelques milliers d’années.

– On les remonte pour vous faire plaisir, mais j’vois pas ce qu’on va en faire.

Bon an mal an, deux tableaux finissent par intégrer la classe de Cybèle. Elle décide de les placer au fond et de retourner les élèves pour que les autres professeurs ne demandent pas qu’on les retire. Et elle se retrouve… devant la classe la plus incrédule et la plus attentive qu’elle ait vue depuis des années. Pas un élève n’est absorbé dans une autre activité, tous veulent savoir ce qu’elle a en tête.

– Merci pour votre aide. Nous allons maintenant apprendre à écrire.

– Mais on sait écrire, Madame.

– À écrire avec un crayon !

– Pour quoi faire ?

– Précisément, pour faire quelque chose. Il n’est pas question que vous passiez l’année à utiliser la classe comme un salon de thé numérique.

– Mais non, Madame, on travaille !

Quelques rires parcourent la salle.

– Soyez assez aimables pour ne pas me prendre pour plus bête que je ne suis. Je sais très bien que, depuis un mois, nous faisons tous semblant de faire cours. Je ne vous en veux pas d’ailleurs. Vous n’êtes pas responsables des problèmes de matériel. Mais j’ai décidé de vous proposer autre chose.

Une rumeur parcourt la classe puis l’attention semble revenir.

– OK, Madame. Qu’est ce qu’on fait maintenant ?

Bien sûr, Cybèle n’a aucune expérience de ce type d’enseignement mais elle a un plan de bataille. Elle ne se lancera pas dans l’enseignement de l’écriture cursive. Le script suffira, en commençant pas le tracé des lettres une par une.

Malgré quelques refus et moments d’énervements, l’apprentissage se passe plutôt bien. Les élèves progressent vite, comparent leurs exploits et… s’amusent beaucoup. Certains se lancent dans le dessin, redécouvrant le plaisir de la ligne souvent oublié depuis le jardin d’enfant. Pourvu que l’écriture fonctionne, Cybèle ne les décourage pas. Avec l’une de ses classes les plus faibles et les plus rétives, elle a même commencé par là, avec des résultats plus qu’honorables.

Bien sûr, l’expérience ne passe pas inaperçue. Il est courant que des élèves qu’elle ne connaît pas jettent un coup d’oeil dans sa classe pendant les intercours, curieux de cet étrange dispositif pédagogique. Elle craignait l’administration mais celle-ci se montre singulièrement muette. Après tout, l’expérience ne crée aucun désordre et ils doivent bien être conscients que, dans l’état actuel des choses, aucun professeur ne traite les programmes officiels. On ne va pas jusqu’à l’encourager mais elle interprète ce silence comme une forme d’autorisation tacite.

Quelques semaines plus tard, le réseau est enfin réparé. Bien sûr, Cybèle reprend aussitôt ses méthodes d’enseignement traditionnel et constate… une certaine déception chez ses élèves qui avaient pris goût à l’écriture à l’ancienne. Certains lui demandent même de continuer, ce qui aboutit à la création d’un club calligraphie qui pérennise la présence des tableaux au fond de sa classe. Les silhouettes vertes rassurent Cybèle. Quoiqu’en dise l’administration, on n’est jamais à l’abri d’une défaillance technique…

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