Cabine avec hublot.

(Llandudno, 10 août 2013)

Il ne parvenait pas à dormir. Exceptionnellement, on lui avait donné une cabine avec hublot. Peut-être ne restait-il plus de cabine ordinaire. Il en avait fait, pourtant, des traversées entre la France et l’Angleterre. Mais c’est bien la première fois qu’on lui donnait une cabine avec vue sur la mer. Est-ce pour cette raison qu’il ne trouvait pas le sommeil ?

En attendant, il la regardait, cette mare infinie. Point de lumière au milieu de nulle part, le bateau s’auréolait d’une écume d’un jaune brillant. Il se laissait bercer par le cycle régulier de ces vagues artificielles. Et il écoutait le navire : vibration des machines, cliquetis d’une pièce de métal mal fixée quelque part dans la cabine, léger roulis provoqué par la vitesse, maximale à cette heure de la nuit.

Parfois, des lumières se dessinaient à l’horizon. D’autres bateaux, probablement. Il naviguait sur l’une des mers les plus fréquentées du monde, une sorte d’autoroute où on n’était jamais seul, même aux heures les plus avancées de la nuit.

Il contemplait la mer, espérant qu’elle finirait par lui offrir un sommeil bien mérité. Subitement, les vagues lui semblèrent étranges. On eût dit qu’elles n’accrochaient plus la lumière de la même manière. Pour être plus exact, on aurait pu croire que la lumière émanait directement de la crête de certaines d’entre elles. Il sentait une présence. La mer qui lui semblait si faussement déserte quelques instants plus tôt, s’était comme animée de l’intérieur. Lui qui ne savait pas nager n’avait jamais ressenti un tel sentiment de sécurité sur un bateau. Il avait la conviction d’être bercé par la nature elle-même et il se demanda même parfois s’il ne voyait pas émerger la tête ou la queue d’êtres fantastiques… Les flammèches qui s’accrochaient aux vagues lui semblaient le regard de dizaines de feux follets malicieux.

Le lendemain matin, il débarqua sans problème à Hull. Le temps était gris et doux. La route chargée mais relativement fluide. Il devait livrer à Birmingham mais fit une pause à Manchester, fatigué par sa nuit sans sommeil. Il commençait à somnoler quand il entendit des bruits à l’arrière du camion. Il craignait les rats : risque de marchandises abîmées, problèmes d’hygiène. Mieux valait s’en débarrasser au plus vite.

D’abord il ne vit rien. Mais lorsqu’il dirigea sa lampe torche vers le fond du camion, il distingua deux formes humaines recroquevillées entre les paquets. Leurs yeux brillaient, de peur et de fièvre. Une telle mésaventure ne lui était encore jamais arrivée. Il ne s’était même jamais demandé ce qu’il ferait dans un tel cas. Chez lui, à Calais, tout le monde pensait quelque-chose de ces voyageurs désespérés. Il y avait ceux qui les défendaient, les nourrissaient et les logeaient même parfois. Et ceux qui voyaient en eux la source de tous leurs maux.

Lui n’en pensait rien.

L’un des deux hommes leva les mains en sa direction et révéla une petite pile de pièces dorées. La lumière de la lampe s’accrochait sur ces pièces comme celle du bateau sur les vagues de la nuit. Dans l’obscurité de la cabine, il crut voir l’éclat d’un feu follet…

Il ne prit pas les pièces. Il recula et ferma la porte, sans clé.

Arrivé à Birmingham, il salua son collègue avec effusion avant de commencer le débarquement. Les deux hommes n’étaient plus là.

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